28/09/2010

Le monde des lutins et des elfes

Le monde des lutins et des elfes

Le monde dans lequel nous pénétrons maintenant est peuplé de bien étrange façon… Animaux fabuleux ou êtres mythiques doués d’intelligence ? Esprits qui prennent une forme visible pour apparaître à l’homme ou créatures attachées à un lieu bien précis ? Anges ou démons ? 

Pour définir de telles entitées, certains théologiens n’ont pas craint d’en appeler à la notion de « préternaturel », c’est-à-dire à un lieu, dans la hiérarchie des êtres, situé entre le naturel et le surnaturel, cependant que folfkloristes et mythologues se sont contentés de recueillir toutes les informations possibles au sujets d’êtres qui sont un défi permanent à quelques tentatives que ce soit de classification par genre ou par espèces… Et cela, d’autant que la psychologie présumée de ces êtres, leurs mœurs, leurs apparences même, changent selon les « témoins » ou les conteurs. C’est dire qu’ici, nous franchissons un degré de plus dans le merveilleux et le fantastique. 
Ainsi les dracs : ils ne seraient entre-autre, écrit au XIIIe siècle Gervais de Tilbury dans Otia imperialia, que des esprits aquatiques. « Ils » - ou plutôt « Elles », comme le signal le genre latin du nom : dracae – auraient maintes fois attirées les femmes et les enfants dans leurs repaires, en se présentant à eux sous l’aspect de bagues précieuses et de coupes d’or que l’on voyait briller sous l’eau. Les imprudents qui voulaient se saisir de ces trésors étaient bien vite entraînés dans les profondeurs du fleuve ! 
Gervais de Tilbury accuse les dracs d’enlever surtout les nourrices, pour les faire servir à leurs propres enfants. « Une lavandière, voulant saisir un vase en bois qui flottait près de son linge, dit-il, fut emmenée par les dracs dans une magnifique demeure ; pendant son séjour, elle se frotta les yeux avec de la graisse de serpent, et lors de son retour sur la Terre, elle eut la faculté de voir les dracs, invisibles aux hommes ordinaires. 

Mais, ayant eu la sottise de confier son secret à une passante, celle-ci se transforma soudain. C’était la mère du petit drac qui avait été allaité par la lavandière. Aussitôt, la bavarde perdit le pouvoir qu’elle avait acquis grâce à l’onguent magique. » 
Mistral a relaté une histoire tout à fait semblable dans un chant du Poème du Rhône, intitulé « Lou Dra ». Dans la légende, le drac de Beaucaire s’apparente plus à un ogre, ou à un dragon qu’à un lutin : il mangeait de la chair humaine … 
Cependant, tant en Aveyron, en Gascogne, en Auvergne que dans le Lot, on relève les traces d’un petit être taquin et ricaneur, tellement brouillon, espiègle et remuant que le diable l’a mis à la porte de l’enfer… Il a drac pour nom. Il fait des niches à tout un chacun : tour à tour soufflant les chandelles, emmêlant les écheveaux des fileuses, détachant les vaches dans les étables, déferrant les chevaux, remplaçant le foin par du fumier dans la mangeoire… A-t-on sellé un cheval pour partir vite ? Il retourne la selle, de sorte que la croupière renferme les oreilles et la bride enlace le cou… 
Il n’est pourtant pas impossible de rendre la pareille au drac : en répandant du mil ou du blé sur une planche. Comme il se croit obligé d’en compter les grains, et que ses mains sont percées comme des passoires, cela l’occupe longtemps, ou le met dans une telle fureur qu’on ne le revoit pas de sitôt… 
Bref, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, il se comporte comme un vrai lutin, plus malicieux que méchant. 

A la comparaison, le dragon est terrible. Cette espèce de reptile ou de batracien gigantesque pourvu de griffes et d‘ailes apparaît tantôt noir tantôt resplendissant, et sa bouche exhale des bouffées de feu ou de fumée. Il serait erroné de croire qu’on ne le rencontre qu’en Chine, puisqu’il faut compter au nombre des dragons qui ont hanté le territoire français la tarasque de Taeascon, la grand’goule de Poitiers, le Graouli de Metz, la chair-salée de Troyes, le kraulla de Reims, la gargouille de Rouen… 
Outre l’archange saint Michel, de nombreux saints ont vaincu des dragons locaux. Quiconque en terrasse fait triompher le bien sur le mal, la lumière sur les ténèbres. Mais le dragon est aussi le symbole de la vigilance : c’est à lui que les Anciens avaient confiés la garde du jardin des Hespéride, celle de la toison d’or et d’Andromède. Au XIXe siècle, on pensait encore, dans les couches populaires, qu’il était préposé à la défense de trésors enfermés dans des cavernes… où, bien sûr, on ne s’aventurait jamais ! 
« Le dragon, écrivait il y a un siècle Amélie Bosquet, peut apporter la fortune comme la mort. Si, en planant dans les airs, il laissait tomber ses excréments, une épidémie mortelle se répondait aussitôt dans le pays. Le dragon est aveugle, mais il porte sur la tête un diamant ou une escarboucle d’un prix inestimable, qui lui sert à s’éclairer… Le monstre apparaît tout à coup ; sa forme gigantesque couvre le vallon de son ombre ; l’air est agité du frémissement de ses ailes et du bruit métallique de ses écailles qui s’entrechoquent ; son corps sinueux se précipite, enflammé comme la foudre. Gardez-vous bien de fixer son œil de diamant, mais attendez qu’il le dépose pour se désaltérer au courant d’une source. Saisissez-vous-en vote : non seulement cet acte de courage vous vaudra de posséder une fortune incalculable, mais le dragon mourra infailliblement de désespoir. » 

La vouivre (ou woëvre, ou vouire, ou guivre, ou givre) ressemble comme une sœur au dragon. Comme l’indique la racine indo-européenne gwer ou gwor, qui suggère une idée de chaleur, c’est un serpent de feu. Elle fréquente quantité de localité en France, tout comme le dragon, mais paraît être plus vive, plus féminine que lui. Elle déjoue en général les pièges qu’on lui tend pour lui dérober son escarboucle. Issue du vieux fonds celtique ou préceltique, elle est une sorte de divinité de la lumière, de la résurrection et de la vie. De vouivre à vivre, le chemin de la paronymie est fort court, et la croyance est restée. 
Les dragons et les vouivres sont-ils bons ou méchants ? Excepté les cas où l’influence chrétienne les transforme en figures démoniaques, la question ne se pose même pas. Ces êtres ont pour eux la puissance, ce sont des entités cosmiques, et il est normal que l’imprudent trouve beaucoup de désagrément à les solliciter sans y avoir pris quelques précautions … 

Il en va différemment des génies familiers, lutins et autres nains légendaires, qui ont plus d’un trait commun avec l’homme. Souvent même, tel le peuple des mousses, qui séjourne dans les régions les plus humides de l’Allemagne, ils constituent une humanité miniature et forment une société en tous points comparable à la nôtre (en plus rustique, il est vrai). Mais la plupart du temps, ils se mêlent volontiers aux êtres humains, soit pour les aider, soit pour les poursuivre de leurs perpétuelles facéties, soit pour les maintenir dans le droit chemin du devoir et pratiquer sur eux une justice expéditive. 

Certains farfadets prennent les hommes en amitié. Ainsi, on racontait que les porphyrion se laisse mourir de désespoir si celui qu’il a pris en amitié est malheureux en ménage… Le cadet lyonnais, le drolle germanique, le servant suisse, le luton et le soté belges, le fouletot jurassien sont très serviables : tantôt ils aident les bergers dans la garde des troupeaux, tantôt ils soignent les chevaux, les étrillant, les bichonnant et peignant leur crinière la nuit, tantôt encore ils se chargent, à l’intérieur des logis, d’une foule de petits travaux qui rendent la besogne plus légère à la maîtresse de maison qui s’est montrée gracieuse à leur endroit (en leur offrant, par exemple, un verre de lait). 

D’autres follets – allemands pour la plupart, comme le kobold – sont spécialisés dans la recherche des trésors souterrains ou dans la prospection des mines. Ces gnomes admettent fort bien la présence des mineurs, ils leur indiquent même les meilleurs filons, à la condition toutefois qu’on ne les maltraite pas et qu’on use envers eux de procédés loyaux. Sinon, semblables en cela à la plupart des lutins, ils deviennent vite irascibles, et leur espièglerie naturelle s’exerce aux dépens de quiconque leur manque de respect. 

Capable eux aussi d’une grande gentillesse comme de terribles vengeances, les korrigans, les kornandons et les poulpiquets hantent les bois bretons et s’assemblent, durant la nuit, autour des monuments mégalithiques. Les richesses des korrigans sont immenses ; ils font parfois profiter les êtres humains qui sont dans la nécessité. Mais, comme ils n’ignorent ni l’attrait de l’or sur certaines personnes ni les ravages qu’il peut causer, ils limitent leurs libéralités, et ils renvoient les mains vides ceux que la cupidité a dirigé vers eux, après les avoir battus comme plâtre… 
Il n’est pas bon, d’ailleurs, de les déranger dans leurs réunions ou leurs réjouissances nocturnes : on a cité des cas où ils avaient fait danser l’imprudent jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Ou bien, comme les deuz du Finistère, ils se moquent des passants, les imitent, contrefont leurs gestes. Ceux-ci, n’y tenant plus, s’effondrent en larmes… 

Gardiens du seuil, esprits de la terre ou génies familiers : les différences entre ces classes d’esprits, on s’en est aperçu, sont parfois minimes. 
C’est qu’ils sont tous à l’image de l’homme. Le miroir est assurément moins fidèle dès lors que nous avons affaire aux esprits de l’air (les elfes, par exemple) et aux esprits de l’eau (nymphes, nixes, dryades, etc.). La ressemblance redevient presque parfaite avec les génies attachés plus spécialement à des personnes particulières toute leur vie durant : appartenaient à cette espèce le fameux daimon de Socrate et l’esprit familier de Jérôme Cardan. Ces génies ne sauraient être confondus avec les anges gardiens. Ils ne doivent rien à la théologie catholique, et ce ne sont pas des guides spirituels dépêchés par Dieu pour soutenir l’être humain dans sa lutte contre le mal ; non plus que des entités infernales : le daimon de Socrate n’a rien à voir avec Satan. Il apparaît plutôt comme une personnification de l’Inspiration. Dans la civilisation hellénique, les muses tenaient ce rôle, mais le daimon avait sur elles l’avantage de la présence individualisée et continue. 

Quant à Cardan, qui était et se proclamait panthéiste, il lui semblait normal que la nature l’eût pourvu d’un compagnon visible pour lui seul, à qui il avait tout loisir de discuter. Ce dont il ne se privait pas, d’ailleurs… 
On s’est beaucoup étonné, à partir du XVIIIe siècle, des déclarations de l’illustre mathématicien à ce sujet. On a même jeté le doute sur sa santé mentale. Mais ses contemporains, qui croyaient massivement à la réalité des chasses fantastiques et de bien d’autres prodiges, étaient-ils fous, eux aussi ? Et y aurait-il deux Cardan : le génial inventeur du joint qui porte son nom, celui qui a donné résolution de l’équation du troisième degré, ou un homme sujet à toutes les aberrations de l’esprit ? 
En fait, lorsque nous opérons un tel partage, nous le faisons sur des bases modernes, et selon des critères qui mettent au premier plan les notions d’objectivité et de subjectivité. On peut même dire que c’est de cette distinction qu’est née la science expérimentale. Mais ces catégories de pensée n’avaient aucun sens pour l’homme des civilisations traditionnelles.

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