28/09/2010

Raspoutine, le dément inspiré

Raspoutine, le dément inspiré 

Vrai guérisseur, faux prophète, grand débauché et véritable force de la nature, Raspoutine est un de ces héros qui s’imposent à l’histoire de leur temps. Pour de nombreux Russes, ce moine terrible reviendra un jour pour conduire la « Sainte Russie » vers son Apocalypse. L’histoire d’une vie aussi folle qu’intense. 

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Raspoutine entouré de ses administratrices les plus dévouées. Le mystère qui entoure la vie de ce moine hors du commun réside autant dans la fascination qu'il a exercé que dans la rapidité de son ascension sociale. 

Le mystère n’a jamais cessé d’entourer la vie de Grigori Raspoutine. Quant à sa mort, elle n’est qu’un point d’interrogation noyé dans les eaux glacées de la Néva. Pour beaucoup, il n’était qu’un vulgaire escroc, moujik vicieux et débauché qui se servit de la haute société russe pour assouvir ses instincts les plus bas ses ambitions les plus folles. 

Cet homme avait littéralement envoûté le tsar et la tsarine – surtout cette dernière -, au point de se faire obéir aveuglément et de gouverner l’Empire russe selon ses caprices. Son influence a été une des causes de la chute de Nicolas II. 

Et puis que penser de son pouvoir d’arrêter et de guérir les hémorragies contre lesquelles la médecine s’avouait impuissante ? Comment peut-on aussi expliquer sa résistance à un des plus terribles poisons ? 

La Russie a haï Raspoutine plus qu’aucun homme au monde, et pourtant, quelque part, il fait partie de l’âme russe, au point qu’on imagine mal un tel personnage en France ou en Angleterre. Pour certains, Raspoutine a survécu au cyanure de potassium et aux balles du prince Ioussoupov ; un jour, il reviendra conduire la Russie vers l’Apocalypse rouge et blanche, « sang et neige », que est, depuis toujours, son ultime Destin. 

Grigori Iefimovitch Raspoutine est né aux alentours de 1870 (à sa mort, en 1916, il était âgé de 45 ou 46 ans) dans une très humble famille du village de Pokrovskoïe, près de Tobolsk. Son père, Iefim Novy, maquignon, avait amassé quelques économies dans le commerce des chevaux volés. Une hérédité qui ne causa jamais aucune dépression nerveuse à son fils… 

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Raspoutine (à gauche) et ses premiers protecteurs religieux, qui seront plus tard parmi ses pires détracteurs. 

Le jeune Grigori reçut rapidement de ses camarades le surnom de « Raspoutine », particulièrement significatif de cette époque de son existence et étrangement prophétique pour la suite : en argot rural, « Raspoutine » veut dire « fornicateur », « paillard », « crapuleux ». Régulièrement rossé par les pères de famille dont il troussait les filles avec une belle santé, fouetté publiquement plusieurs fois par mesure de police, Raspoutine ne s’ennuyait pas à Pokrovskoïe. 

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Le "saint diabolique" à l'apogée de son étrange puissance. Ses dons de guérisseur étaient sans doute réels. 

Qui eût décelé, dans ce tempérament de feu, un penchant affirmé pour les choses de la religion ? Pourtant l’exhortation d’un prêtre qu’il menait en charrette au fameux sanctuaire d’Abalaksk, non loin de sa ville natale, lui révéla la force jusqu’à ce jour méconnue de ses instincts mystiques. Une apparition de la Vierge acheva de le convaincre qu’il avait trouvé son chemin de Damas : désormais, il s’engagerait sur les voies du salut. 

Quand, enfin, une voix intérieure impérieuse lui certifia que, malgré ses abominables pêchés, la Providence lui réservait une grande tâche, il n’eut plus aucune hésitation ! 

Prenant aussitôt le bâton de pèlerin, il se rendit sans plus attendre là où l’appelait son Destin. Sa première étape fut la magnifique lavra de Kiev, puis celle de Troïtza, près de Moscou, et enfin celle de Potchaïevsky, près de Rovno. Durant trois années , il vagabonda ainsi de monastère en monastère sans jamais se reposer, allant jusqu’à effectuer le long et périlleux voyage qui mène aux couvents sacrés du mont Athos. 

On comprendra aisément qu’après ces trois années de flânerie mystique et pédestre, Raspoutine avait totalement perdu le goût de la vie sédentaire et que certaines obligations quotidiennes, comme celle de travailler, lui faisaient très peur. Il commença alors à errer de ville en ville, acceptant quelque besogne pourvu qu’elle fût facile et passagère, implorant l’aumône et le gîte à la porte de tous les couvents, assuré de toujours obtenir le morceau de pain qu’il mendiait « au nom du Christ », combinant la débauche et la religion aux dépens des bonnes âmes qui avaient bien voulu l’écouter. 

Ses instincts mystiques s’affirmaient de jour en jour plus impérieux. Ainsi que les exigences déjà décuplées d’un tempérament pour lequel l’adjectif « robuste » n’est qu’un délicat euphémisme. L’audace effrénée de son imagination le harcelait sans répit, et c’est pour tenter de canaliser ce flot impétueux qu’il décida d’entrer dans la secte des khlisty, ou flagellants. 

Cette secte, forte d’environ 12 000 membres, se distinguait de ses consœurs par l’extravagance de ses pratiques. Sa doctrine était inspirée par une sorte de spiritisme : ses adeptes proposaient tout simplement de correspondre directement avec Dieu, de s’infuser le Verbe et d’incarner le Christ ! Mais, pour atteindre cette communion céleste, ils se livraient à milles folies. 

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Un pèlerin russe vers 1900. La foi prend, chez les Slaves, un aspect souvent exalté. 

Les fidèles, hommes et femmes, se réunissaient la nuit, tantôt dans une isba, tantôt dans la clairière d’une forêt. Là, invoquant Dieu, clamant des hymnes, vociférant des cantiques, ils dansaient des rondes à une vitesse qui devenait effrayante. Puis le chef de la ronde flagellait avec la dernière violence tous ceux dont la vigueur faiblissait. On devine que, dans cette frénétique danse du fouet, Raspoutine était plus volontiers du côté du manche. Par ailleurs, il était un danseur infatigable, tournoyant comme un dément jusqu’aux limites de la syncope. 

Sa riche nature le prédisposait à recevoir l’influx « divin ». Ses exploits au cours des radiénés nocturnes lui acquirent rapidement une grande popularité. Errant à travers les villages, il tenait des discours évangéliques et récitait des paraboles ; puis, peu à peu, il se risqua dans les prophéties, les exorcismes, les incantations et les miracles, bref, dans tout le bric-à-brac du christianisme le plus illuminé. 

En 1904, sa pieuse renommée et l’odeur de ses vertus arrivèrent à Saint-Pétersbourg, où elles provoquèrent la curiosité du père Jean de Cronstadt, le fameux visionnaire qui avait consolé et sanctifié l’agonie d’Alexandre III. Il désirait faire la connaissance du jeune prophète sibérien et le reçut au monastère de Saint-Nevski. Il se félicita de constater, à certains signes connus de lui seul, qu’il était « marqué de Dieu ». 

A partir de ce moment, l’horizon de Raspoutine commença à s’élargir : il entra en relations avec toute une série de prêtres plus ou moins illuminés, plus ou moins charlatans et probablement crapuleux, comme il y en avait des centaines dans les bas-fonds du clergé russe. Il fit la connaissance du père Héliodore, un moine tapageur et scandaleux, grand érotomane, organisateur des orgies les plus débridées, adoré par la populace, ennemi juré des juifs et des libéraux. 

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Le prince et la princesse Ioussoupov. Le prince sera un des adversaire les plus acharnés de Raspoutine. 

La personnalité de Grigori était telle qu’il ne pouvait plus se contenter de fréquenter le menu fretin du clergé. On le vit bientôt se promener en converser gravement avec des archiprêtres et des higoumènes, des évêques et des archimandrites, qui s’accordaient tous pour reconnaître en lui « une étincelle de Dieu ». En 1905, l’évêque Théophane, inspecteur de l’Académie théologique de St Pétersbourg, confesseur de l’impératrice, eut l’idée d’appeler Raspoutine pour observer cet exemple vivant de résistance aux puissances du dehors. 

Ayant fait la conquête de Théophane ainsi que de Mgr Hermogène, connu dans tout le clergé pour sa rigoureuse orthodoxie, Raspoutine pu entrer dans les cercles plus fermés de leur clientèle dévote, qui comptait beaucoup de spirites. Parmi ceux-ci, un groupe très influent, et très près du pouvoir suprême : le grand-duc Nicolas Nicolaïevotch, commandant en chef de la garde impériale, son frère le grand-duc Pierre, et leurs femmes, les grandes duchesses Anastasie et Militza, filles du roi de Monténégro. 

Grigori n’avait qu’à paraître et ouvrir la bouche pour fasciner cette société oisive et crédule, adonnée aux pires pratiques de la thélurgie, et de l’occultisme et de la nécromancie. Il n’y eut plus un seul cénacle mystique qui réclamât le présence du prophète sibérien, le Bojy Tchelloviek (« l’homme de Dieu »). Les grandes-duchesses monténégrines le recommandèrent même à l’empereur et à l’impératrice au cours de l’été 1906. 

La veille de lui accorder une audience, les souverains eurent tout de même un scrupule : ils prirent conseil de l’évêque Théophane, qui les rassura totalement. Ainsi le sort en avait décidé, et la seconde partie de la tragédie allait pouvoir commencer. 

Dès son arrivée au palais, Raspoutine exerce sur les souverains un ascendant extraordinaire. Et, portant, il ne les flatte pas, ne se courbe pas devant eux face contre terre ! Au contraire, il les traite durement, avec une audacieuse familiarité. Les deux monarques, rassasiées d’adulations et de flagorneries, croient découvrir en cet homme fruste et apparemment désintéressé la voix du peuple russe… 

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L'église de Kiev, où Raspoutine a commencé son apostolat. 

Tous les intrigants de la Cour, tous les quémandeurs de places, de titres ou de prébendes cherchant à obtenir son appui. Dans son modeste logis de la Kirotchnaïa, ou plus tard à la Anglisky Prospekt, il recevait jour et nuit des centaines de solliciteurs, des généraux et des fonctionnaires, des évêques et des archimandrites, des conseillers de l’Empire et des sénateurs, des aides de camps et des chambellans, des dames d’honneur et des femmes du meilleur monde. C’était un défilé sans fin, et Raspoutine était souvent obligé d’y mettre fin lui-même, renvoyant parfois chez eux des personnages très importants qui avaient attendus plusieurs heures pour le voir. 

Evidemment, la question de savoir si le moujik sibérien était effectivement doué de pouvoirs supranormaux, surnaturels en quelque sorte, ou s’il n’était qu’un habile charlatan s’est souvent posée, mais les avis là-dessus étaient très partagés, tant il y avait d’incohérences, de bizarreries, et de contrastes. 

Nous croyons pouvoir affirmer la chose suivante : une étude attentive plaide en tout cas en faveur de son absolue sincérité. Il n’eût pas exercé pareille fascination s’il n’avait pas été convaincu de ses dons extraordinaires ; sa foi en son pouvoir mystique était le facteur principal de son ascendant. On peut même avancer qu’il était le premier dupe de ses pratiques ; il ne fit qu’y ajouter son goût immodéré pour le pouvoir, pouvoir sur les autres, sur tous les autres. 

Car, bientôt, la soif de Raspoutine ne va plus connaître de bornes. Et la mort donnera rendez-vous à « l’homme de Dieu »…

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