Une dynastie chinoise mythique retrouvée
Le secret des os de dragon
A la fin du XIXe siècle, une découverte due au plus grands des hasards jette une lumière nouvelle sur une dynastie chinoise de l’âge du bronze considérée comme plus ou moins mythique : les Shang.
Jusqu’alors, les archéologues pensaient que l’histoire écrite et les premières tentatives d’organisation sociale ne commençaient réellement qu’avec la dynastie Zhou (Xie – IIIe siècle avant notre ère).
Un remède contre l’oubli
Un jour de 1899, à Pékin, un médecin prescrit à la famille d’un certain Wang I-yung un remède contre le paludisme. L’un des ingrédients en est ce qu’on nomme depuis toujours des « os de dragon » réduits en poudre. Au moment de les broyer, Wang s’aperçoit qu’il s’agit, en fait, de morceaux de carapace de tortue, décorés de marques bizarres. Expert en écritures anciennes, le Chinois constate que ces signes sont des pictogrammes, c’est-à-dire des représentations symboliques et des idéogrammes comme ceux utilisés dans les langues chinoise et japonaise.
Sûr d’avoir découvert quelque chose d’exceptionnel, Wang s’empresse de retourner acheter tous les « os de dragon » qu’il peut trouver, et qui sont soit des fragments de squelettes d’animaux, soit de nouveau des carapaces de tortue. Il cherche en même temps à se renseigner sur l’origine de ces « os » et découvre que les fragments de tortue proviennent notamment du site de Xiaotun, près d’Anyang, dans la province de Henan, située dans le bassin du fleuve Jaune.
La dynastie perdue
Ce site est connu depuis le XIe siècle par les amateurs d’antiquités de la cour impériale chinoise pour les vases de bronze rituels et les jades qu’on y trouve. Au fil des siècles, les collectionneurs et les marchands continuent à exploiter ces trésors sans se douter de leur valeur historique.
Après la découverte de Wang, les archéologues traquent avec succès les « os de dragon » et sont rapidement convaincus que ceux-ci constituent la preuve que l’écriture est beaucoup plus ancienne en Chine qu’on ne le croyait. En 1915, Luo Zhenyu détermine que les signes gravés sur les os et les écailles de tortue l’ont été pour un usage divinatoire et qu’ils remontent à la semi-mythique dynastie Shang. Jusqu’en 1927, date à laquelle le commerce des os est interdit, les chercheurs subissent la concurrence des marchands de médicaments. Mais, cette année-là, des fouilles sérieuses commencent à Xiaotun sous l’égide de l’Academia Sinica.
La traque des vestiges shang devient rapidement une discipline à part entière de l’archéologie chinoise et sa principale activité jusqu’en 1937, date de l’invasion japonaise.
Les fouilles reprennent ensuite en 1950. En 1952, un autre site est découvert à Zhengzhou, puis un troisième à Erlitou, en 1959, toujours au Henan. Les savants chinois considèrent que c’est à Zhengzhou que se trouvent les restes d’Ao, la première capitale de la dynastie, et que ses fondations remontent aux environs de 1600 avant notre ère.
La dynastie Shang cesse dès lors d’apparaître comme un moment mythique de l’histoire ancienne de la Chine, et la civilisation qu’elle nourrit se révèle d’une très grande richesse. Ici, l’âge du bronze atteint son plus haut niveau, tant dans le domaine artistique que dans le domaine technologique. On découvre également que la Chine d’alors, qui s’adonne surtout à l’agriculture, connaît déjà le char à timon attelé à deux chevaux. Dans le domaine architectural, elle sait édifier des palais, des temples en brique sur fondations de pierre et des murailles pour protéger ses cités. Son corps social est déjà fortement structuré et coiffé par une caste noble constituée par les parents et les alliés du roi. La religion est dominée par le culte des ancêtres et l’importance accordée à la vie dans l’au-delà, comme en témoignent les grandes richesses trouvées dans les tombes. Archéologiquement parlant, ces sites chinois n’ont d’équivalant que ceux du Proche-Orient ancien.
La plus ancienne écriture chinoise
Le pouvoir royal est assisté par un corps de scribes et de devins dans ses activités administratives et religieuses. A côté de l’écriture déjà évoluée, on trouve aussi un système décimal de numération.
Mais ce qui fait l’originalité de cette culture, c’est l’usage intensif des arts divinatoires (dans lesquels l’écriture possède un rôle fondamental), aussi bien dans la vie quotidienne que dans la conduite des affaires de l’Etat. Les devins interrogent les os pour prendre des décisions, même insignifiantes. Les textes gravés sur ce support sont très court, mais on en trouve d’autres, plus longs, sur les vases rituels en bronze.
Quelles qu’en aient été les conséquences politiques et militaires, cette emprise de la religion a permis la constitution de corps de spécialistes de l’écriture, sans qu’on ait toutefois la preuve qu’aient existé de véritables œuvres littéraires. Il faut attendre la fin de la dynastie des Zhou occidentaux (vers 800 avant notre ère) pour voir apparaître les œuvres originelles de la tradition littéraire chinoise.
En dépit de l’importance de certains gisements d’os gravés (on en a retrouvé jusqu’à 17 000 au même endroit à Qishan, dans le Shoanxi, datant du début de l’époque zhou), qui sait combien de données historiques ont disparu au fil des siècles sous le mortier des apothicaires ? Une question à poser, sans doute, à un os divinatoire…
La divination par fêlure d’os
Dès la découverte de la nature réelle des « os de dragon », les archéologues sont intrigués par l’omniprésence de fêlures qui n’ont, d’après les analyses, rien d’accidentel.
Ils finissent par déterminer la manière de procéder des devins pour prendre les décisions régissant la vie du peuple et de ses souverains. Ceux-ci gravaient la question sur l’os, puis pratiquaient une entaille près de l’inscription. L’application d’une pointe métallique chauffée au rouge provoquait l’apparition de fêlures que le devin s’empressait alors de déchiffrer pour connaître la réaction des puissances surnaturelles. Ensuite, le devin gravait sur l’os une réponse plus ou moins longue qu’il communiquait alors au demandeur.
La dynastie des Shang
Le règne de la dynastie Shang (XVIIIe – XIe siècle avant notre ère) marque l’entrée de la Chine dans l’âge de bronze.
Etablis dans la vallée du fleuve Jaune, les Shang règnent sur un peuple de villageois et ont organisé leur société selon des structures claniques reposant sur le culte des ancêtres et la soumission aux ordres royaux, inspirés par les oracles des os divinatoires des prêtres.
Leur civilisation est remarquablement avancée, notamment dans les domaines de l’artisanat, de l’astronomie et du calcul.
Conquérants invétérés, les Shang sont pourtant renversés par une de leurs anciennes colonies, la cité de Zhou, qui laisse la place à la dynastie du même nom.
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